mardi 26 mai 2020

Crise du Covid-19 : Bien sûr, il fallait mettre au féminin le nom du fléau !


Nos vénérables académiciens ont tranché et nous ont annoncé que le genre du groupe nominal « Covid-19 » devrait être désormais le féminin ! LE Covid-19 mute en LA Covid-19 !

Leur argument : il s’agit d’un acronyme, le genre du mot principal l’emporte et comme on a traduit l’expression de l’anglais « Corinavirus Disease », le mot doit s’accorder avec « maladie » !



Depuis le début de la pandémie, en France, on a utilisé l’expression au masculin : « LE » Covid-19 ! Et alors qu’on considère généralement que l’usage doit primer, voilà qu’on cherche à modifier l’usage !

Ce relent de misogynie de l’Académie française nous étonne-t-il ? Que nenni !

On se souvient que l’Académie a résisté jusqu'en février 2019 à la féminisation des noms de métiers et des fonctions !

Autrefois, et toujours en grammaire ! le masculin « l’emportait ». En 1647, Vaugelas écrivait : « Le genre masculin étant le plus noble doit prédominer chaque fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble. »  Mais cette fois, c’est le féminin qui l’emporte, parce que, bien sûr, un fléau, ça ne peut être que féminin, comme les cyclones longtemps baptisés avec des prénoms de femmes ou les grandes maladies (certes, les Académiciens ne sont pas aujourd'hui responsables de l’étymologie…)  la peste, la lèpre, la variole, la tuberculose !

Rappelons qu’il n’y a eu que 9 femmes depuis 1980 admises à l’Académie -5 siègent actuellement- sur 40 académiciens ! Ceci explique cela !

Eh bien, chers académiciens, moi, je refuse vos discriminations inavouées et je continuerai à écrire « LE Covid-19 » !






samedi 23 mai 2020

Crise du Covid-19 : reprendre « comme avant » pour recréer une société d’enfer ?


« Tout le mal des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas rester en repos dans une chambre »… L’ancienne professeure de philosophie de notre lycée me rappelait récemment, dans une correspondance, cette édifiante citation de Blaise Pascal...

En effet, on n’entend ou ne lit plus sur les réseaux sociaux, les médias, que ce leitmotiv : reprendre vite « comme avant », comme avant la période de confinement… Que signifie cette expression ?



Restaurer un monde où 26 personnes détiennent autant d’argent que plus que 50 % des habitants de la planète ?

Où chaque jour, en 2020, 21000 personnes meurent de la faim et de ses conséquences et où les Nations Unies prévoient « une pandémie de faim » avant 2021 ?
Où rien qu’en France, 7 milliardaires possèdent plus que les 30 % les plus pauvres de la population qui travailleront au moins pendant 42 ans pour les enrichir encore et sans même parvenir à s’acheter un deux-pièces ?
Où, au nom du profit, on met des hordes de gens au chômage pour faire fabriquer à des milliers de kilomètres des objets à coût réduit ?
Où, pour gagner toujours plus, les industries agroalimentaires nous gavent d’aliments ultra-transformés et cancérigènes ?
Où le tourisme de masse pollue irrémédiablement la planète, vide de leurs habitants des lieux devenus cauchemardesques, massacre les animaux sauvages, détruit les sites archéologiques, historiques et naturels ?
Où la pollution de notre terre par les métaux lourds, les plastiques, la radioactivité, les pesticides et j’en passe, est devenue telle que les écologistes prévoient une fatale élévation de la température terrestre puis une pénurie d’eau dans moins de trente ans ?
Où la morale, la conscience, la fraternité, la solidarité, la citoyenneté, l’humanisme, deviennent des mots anachroniques provoquant les ricanements de certains ? Où la notion d’amour entre deux personnes a été supplantée par celle de  « plan cul » ? Où le cynisme a vaincu l’innocence ?




J’arrête là cette liste qui, loin d’être exhaustive, pourrait encore s’allonger des pages et des pages !
Si c’est ça, reprendre comme avant, moi, je ne veux pas et je n’ai envie que de m’exiler au fin fond d’une campagne isolée pour tenter de recréer une société plus humaine !



A l’inverse, et si nous apprenions à méditer sur nous-mêmes, sur nos valeurs, sur ce qui nous rend heureux ou malheureux ?

Pour être heureux, doit-on se fixer comme objectif suprême d’acheter vite le nouvel objet technologique dont le capitalisme effréné a, de toute façon, programmé l’obsolescence ?
Pour être heureux, doit-on se gaver de nourritures contaminées aux pesticides et de produits animaux issus de bêtes élevées dans des conditions que l’adjectif « barbare » ne suffit pas à qualifier ?
Pour être heureux, a-t-on besoin d’aller voir de près un ours polaire séquestré sur ce qu’on lui a laissé de banquise et se faire un « selfie » avec lui ? Ou voyager au bout du monde dans des îles soi-disant paradisiaques pendant que de pauvres hères aux mains rongées par l’eczéma trient nos déchets de touristes sur l’île d’à côté ?


Autant revenir à Pascal et chercher à trouver le bonheur « dans sa chambre », c'est-à-dire en nous-mêmes et autour de nous, par la lecture, la pratique des arts, les relations humaines chaleureuses et les sentiments authentiques !

Je n’ai aucune certitude, je vis dans le doute perpétuel et je ne cherche pas à pontifier. Mais il me semble que si la tragique crise du Covid -19 ne nous laisse comme dessein que de revenir « comme avant », ne nous sert pas à méditer sur les défauts de notre mode de vie du début du XXIe siècle et à changer de société, alors, il sera même plus utile de continuer à engraisser le mercantilisme, parce qu’à la prochaine crise, on tombera tous, riches ou pauvres,  au fond du précipice !


vendredi 8 mai 2020

Se confiner pour écrire : Marcel Proust et sa chambre de liège


A la recherche du Temps perdu commence dans une chambre où l’on se réveille de bonne heure et se termine sur la chambre du Temps… En effet, la chambre est une sorte de métonymie de l’écriture de Marcel Proust (1871-1922) ; « chapelle mystérieuse », elle occupe une place prépondérante d’un bout à l’autre de l’œuvre.

Reconstitution de la chambre de Proust au Musée Carnavalet

Asthmatique dès l’âge de neuf ans, Marcel Proust est un enfant couvé par ses parents ; son père, Adrien Proust, célèbre professeur de médecine, est conseiller du gouvernement pour les épidémies. Pour éviter au petit Marcel les crises d’allergies, on lui interdit les sorties à la campagne mais il effectue des séjours au bord de l’eau, en Normandie, en particulier à Trouville et Cabourg.



Après la mort de ses parents, la santé de Proust se détériore encore et il va s’enfermer pendant quinze ans, pour lutter contre l’asthme mais surtout pour écrire !
Vous pouvez deviner dans quelle détresse je me trouve, écrit Proust à une amie, vous qui m’avez vu les oreilles et le cœur toujours aux écoutes vers la chambre de Maman où sous tous les prétextes je retournais sans cesse l’embrasser, où maintenant je l’ai vue morte, heureux encore d’avoir pu l’embrasser encore. Et maintenant la chambre est vide et mon cœur et ma vie…

Obligé de déménager,  il sous-loue à sa tante un appartement au 102, Boulevard Hausmann et s’y installe en 1906. Pour écrire sans être dérangé, il fait tapisser sa chambre de plaques de liège qui amortissent les bruits, n’ouvre pas les volets et ferme hermétiquement les tentures de satin bleu. D’ailleurs, généralement, il vit la nuit et dort le jour, se nourrit peu mais, pratiquant l’automédication, abuse de café, de sédatifs comme le célèbre Véronal de l’époque mais aussi de morphine, alors en vente libre, qu’il s’injecte lui-même pour calmer son asthme.
La pièce est glacée car, malgré sa frilosité,  il refuse que l’on allume le chauffage, redoutant de dessécher l’atmosphère.  Cloîtré pour écrire, il se déclare « marié avec son œuvre ». 



Moi, l'étrange humain qui, en attendant que la mort le délivre, vit les volets clos, ne sait rien du monde, reste immobile comme un hibou et comme celui-ci ne voit un peu clair que dans les ténèbres. Sodome et Gomorrhe, 1921

Céleste Albaret dans la chambre de Proust

Céleste Albaret, la gouvernante mais aussi confidente, qui a partagé les huit dernières années de sa vie, a témoigné en 1970 sur le mode de vie de Proust au moment où il est en pleine élaboration de son œuvre. Il écrit allongé, les genoux relevés, le manuscrit posé sur les genoux, enveloppé dans des couvertures. A côté du lit,  sur une petite table en palissandre, se trouvent son encrier et une quinzaine de porte-plume avec des plumes sergent-major. Il ne sort plus que la nuit, rarement, emmitouflé dans un manteau à col de loutre et doublé de vison, pour aller dîner au Ritz ou partir en quête de brèves aventures amoureuses.



C’est Céleste qui donne à Proust l’idée des fameuses « paperolles », des bouts de papier collés sur le texte quand l’auteur veut effectuer un ajout, et les lui confectionne.

En 1919, un nouveau déchirement pour l’écrivain ! Il doit encore déménager, sa tante vendant l’immeuble où il réside, et se séparer cette fois de son mobilier familial. Il s’installe de juin à octobre 1919 dans l’appartement où avait habité l’actrice  Réjane, inspiratrice du personnage de La Berma, rue Laurent-Pichat et ensuite au 44, Rue Hammelin, un « ignoble taudis », à ses dires, où il demeurera jusqu’à sa mort.


C’est Céleste qui sera le témoin de la fin de l’œuvre :
Il est arrivé une grande chose cette nuit. C’est une grande nouvelle... Cette nuit, j’ai mis le mot "fin"... .Maintenant je peux mourir... Mon œuvre peut paraître. Je n’aurai pas donné ma vie pour rien...

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Tombe de Proust au Père Lachaise

C’est bien dans une chambre confinée qu’est née en quinze années la « cathédrale » d'A la recherche du Temps perdu, une des plus grandes  œuvres de la littérature mondiale

jeudi 7 mai 2020

Se confiner pour écrire : Gustave Flaubert ou l’Ermite de Croisset



Pour certains écrivains, le confinement n’est pas une torture mais un choix volontaire ! 

En janvier 1844, à l’âge de 23 ans, lors d’une promenade en fiacre, Flaubert est soudain terrassé par une crise d’épilepsie. Cet épisode coïncidant avec l’achat d’une maison de campagne à Croisset, la famille s’y installe en juin pour que le jeune homme puisse y effectuer sa convalescence. 


Adieu les études de droit qu’on souhaitait lui voir effectuer ! En réalité, pour Gustave, c’est une aubaine ! La maladie- qui d’ailleurs ne durera pas- est tombée à propos pour qu’il puisse se consacrer à son activité favorite, écrire ! Et en dépit de quelques voyages, elle lui servira de prétexte pour tracer désormais sa ligne de conduite : s’enfermer et créer !


Même la passion amoureuse ne parvient pas à l’arracher à son isolement. En juillet 1843, il rencontre la sulfureuse Louise Colet, belle poétesse qui sert de modèle au sculpteur Pradier. 


C’est le début d’une ardente passion mais Flaubert ne cesse de repousser les rendez-vous avec Louise, qu’il trouve trop envahissante. Leur célèbre correspondance en conserve le témoignage. Louise, même si elle est mariée à cette époque, ne cesse de solliciter des rendez-vous et Flaubert multiplie les prétextes, en particulier la nécessité de s’occuper de sa mère,  pour les évincer et se consacrer à la rédaction de La Tentation de Saint-Antoine. Au début, Louise, qui n’a pas encore compris le caractère de Gustave, s’inquiète pour sa santé de « reclus ». Flaubert tente de la rassurer :
Je n’ai jamais senti ce que c’était que la fatigue intellectuelle, et il fut une année où j’ai travaillé régulièrement pendant dix mois quinze heures par jour … Quant à la fatigue physique, l’éducation m’a fait un tempérament de colonel de cuirassiers. Sans mes nerfs, partie délicate chez moi, qui me rapproche des gens comme il faut, j’aurais un peu d’affinité avec le fort de la Halle. Sois donc sans crainte, pauvre chérie ; je n’ai pas besoin d’exercice et je vis bien quinze jours sans prendre l’air ni sortir de mon cabinet. 14 octobre 1846


Mais peu à peu, Louise comprend que Flaubert n’a qu’un désir profond : rester seul pour écrire ! Car ce dernier ne cache pas que cet amour, qu’il trouve trop passionné, est un obstacle à son travail d’écrivain :
Ce soir je me suis remis au travail, mais en m’y forçant. Depuis six semaines environ que je te connais (expression décente), je ne fais rien. Il faut pourtant sortir de là. Travaillons, et de notre mieux ; puis, nous nous verrons de temps à autre, quand nous le pourrons ; nous nous donnerons une bonne bouffée d’air, nous nous repaîtrons de nous-mêmes à nous en faire mourir ; puis nous retournerons à notre jeûne. 12 septembre 1846

Son goût de la solitude se double d’une conception très pessimiste des relations humaines. J’ai connu peu d’êtres dont la société ne m’ait inspiré l’envie d’habiter le désert, explique-t-il à Maxime du Camp.

Alors, bien vite, la relation entre Gustave et Louise se dégrade et les lettres ne sont plus qu’un réquisitoire de l'amante alternant avec la défense de l'écrivain. Louise voudrait s’imposer chez son amant, mais il lui refuse l’entrée de sa maison et lui reproche sa jalousie, devenue maladive :
 Est-il possible que tu me reproches jusqu’à l’innocente affection que j’ai pour un fauteuil ! 30 septembre 1846

Et il tente de lui expliquer le 30 avril 1847, que l’amour ne peut occuper la première place dans sa vie :

 Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie ; il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui, dans l’âme, qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochées du soleil. Si donc tu prends l’amour comme mets principal de l’existence : NON. Comme assaisonnement : OUI.

Peu à peu, la relation s’effrite jusqu’à se terminer à l’été 1848, Louise se consolant avec d’autres.  Flaubert la congédie manu militari le 2 août : Merci du souvenir !

Mais dès le retour du voyage en Orient de Gustave, Louise revient à la charge et la liaison reprend de juillet 1851 à mars 1855. Cette fois, la poétesse semble avoir accepté le besoin de claustration de Gustave et la tonalité des lettres a changé : ce ne sont plus des lettres d’amour mais des missives intellectuelles dans lesquelles Flaubert va décrire tout le travail de rédaction de son œuvre la plus célèbre,  Madame Bovary.


C’est en effet 19 septembre 1851 que Flaubert commence la rédaction de ce roman pour lequel il va littéralement s’enfermer cinq ans, au point de mériter le fameux surnom d’ « ermite de Croisset ».
Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure, et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais qui est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. 24 avril 1852

Même les relations avec son entourage lui pèsent :
22 juillet 1852 : Mon frère, ma belle-sœur, mon beau-frère [...], j’ai de tout cela plein le dos. Dieu ! Que je suis gorgé de mes semblables ! [...] Quelle admirable invention du Diable que les rapports sociaux ! Ou, le 4 septembre de la même année : Je me suis réservé dans la vie un petit cercle. Mais une fois qu’on entre dedans, je devins furieux, rouge… Que ne peut-on vivre dans une tour d’ivoire ?
Gustave ne vit plus qu’à travers son roman et une petite escapade à Trouville le convainc encore davantage qu’il n’est fait que pour rester enfermé dans sa chambre :
Loin de ma table, je suis stupide. L’encre est mon élément naturel ! Beau liquide, du reste, que ce liquide sombre ! Et dangereux ! Comme on s’y noie ! Comme il attire ! explique-t-il à Louise le 14 août 1853.



D’ailleurs, les affres de la création du livre sont si intenses qu’il compare son travail  à une ascension d’alpiniste :
La perle est une maladie de l’huître et le style, peut-être, l’écoulement d’une douleur plus profonde. N’en est-il pas de la vie d’artiste ou plutôt d’une œuvre d’Art à accomplir comme d’une grande montagne à escalader ?  16 septembre 1853

Toutes les lettres de cette époque reflètent les souffrances de l’écrivain en train de créer. Flaubert n’est plus qu’un « homme plume », comme il se qualifie lui-même, qui ne veut plus sortir de sa tour d’ivoire !

Et une fois de plus, Louise, qui ne parvient plus à le comprendre, s’éloigne de lui. Jusqu’à ce que le 6 mars 1855,  il lui écrive assez cruellement :
J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois, chez moi. Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir : que je n’y serai jamais.

 C’est de ce confinement volontaire et de cette misanthropie délibérément assumée que sont nés plusieurs chefs-d’œuvre de la littérature française !


Mon autre blog, Gisèle Durero-Köseoglu, écrivaine d’Istanbul
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