mardi 2 janvier 2018

Madame de Lafayette, Précieuse, écrivaine et femme d’affaires

Qui est donc cette grande écrivaine que le Dictionnaire des Précieuses présente sous le pseudonyme de « Féliciane » et décrit de « si bonne grâce qu’elle se fait aimer de ceux qu’elle traite le plus mal, ou du moins ne s’en fait pas haïr » ? Celle que ses amis ont surnommée « Le Brouillard » ?

Louis-Ferdinand Elle l'Aîné, peintre du roi, réalisa ce portrait de Madame de Lafayette, aujourd'hui perdu mais connu par cette gravure conservée au château de Versailles. 

On la connaît peu, elle n’a pas écrit de Mémoires, sa personnalité demeure secrète.  Mais au fait, que sait-on d’elle ?

Sources pour cet article :

Précision : contrairement aux articles de critique littéraire que je poste sur ce blog suite à mes lectures et qui sont entièrement « personnels », ce dernier ne l’est pas. Pour présenter Madame de Lafayette, j’ai tenté de faire la synthèse de ce que disent et écrivent les personnes de référence citées dans les sources. Cet article est donc un résumé (destiné en particulier aux élèves de Terminale L mais aussi à tous ceux et celles qui admirent cette grande écrivaine) des paroles de spécialistes… Je leur exprime toute ma gratitude pour leur savoir...

-Madame de Lafayette par elle-même, par Bernard Pingaud, Ecrivains de toujours, le Seuil, Paris, 1966
-Emission Une Vie une Œuvre, de Simone Douek, consacrée à Madame de Lafayette, avec Alain Génetiot,  Hélène Merlin-Kajman, Philippe Sellier et Laurence Plazenet, 2009 : https://www.franceculture.fr/litterature/cinq-traits-de-la-secrete-madame-de-la-fayette
- Emission de France Culture : Cinq traits de la secrète Madame de La Fayette : https://www.franceculture.fr/litterature/cinq-traits-de-la-secrete-madame-de-la-fayette


Chromo des biscuits Pernot vers 1930

 Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, une jeune fille très éduquée
 
Marie-Madeleine Pioche de La Vergne  naît à Paris dans une famille de petite noblesse le 18 mars 1634. Son père, Marc Pioche, écuyer du roi, est un homme de goût, très cultivé, qui collectionne livres et meubles rares et évolue dans l’entourage de Richelieu. Sa mère, fille d’un médecin du roi, est considérée comme une « coquette », mais experte en affaires et dotée de puissantes relations. A la mort de son père, Marie-Madeleine est éduquée par le savant Gilles Ménage, qui lui communique une partie de son savoir. Laurence Plazenet explique que la jeune fille a reçu une culture hors norme pour le XVIIe, car elle apprend le latin, ce qui est exceptionnel pour une femme ; elle lit et écrit en latin, italien et espagnol, et en vers. Ménage l’introduit dans les Salons littéraires en vogue à cette époque, comme ceux de la marquise de Rambouillet ou de Mademoiselle de Scudéry.




En 1650, sa mère se remarie avec Renaud de Sévigné, oncle de la célèbre épistolière, qui deviendra son amie. Beaucoup plus cultivée que les femmes de son époque, grande lectrice, Marie-Madeleine, devient d’ailleurs, à l’âge de seize ans, demoiselle d’honneur de la reine Anne d’Autriche, mère de Louis XIV.

La comtesse de Lafayette

Appréciée par la mère Angélique de Lafayette, supérieure du couvent de Chaillot, où vit Henriette d’Angleterre, elle attire la sympathie des deux femmes par son sérieux. C’est ainsi qu’en  1654, à 21 ans, elle épouse le frère d’Angélique, le comte François de Lafayette, gentilhomme campagnard, âgé de 38 ans, qui lui apporte de la fortune et un  nom prestigieux. Au début du mariage, Marie-Madeleine part avec François sur ses terres d’Auvergne, bien que les époux vivent de façon intermittente à Paris. Dans sa province, elle dévore le roman Clélie, de Mademoiselle de Scudéry, dont Ménage lui envoie les volumes au fur et à mesure de leur parution. 
Quand elle se trouve à Paris, Marie-Madeleine fréquente les Salons. Après la naissance de ses deux fils,  les liens avec son époux, avec lequel elle entretiendra toujours de bonnes relations, se relâchent et à partir de 1661, lorsque ce dernier décide de demeurer définitivement en Auvergne, il lui laisse légalement la pleine autorité sur les affaires de la famille ; elle jouit donc d’une liberté peu commune pour une femme du XVIIe siècle. La Bruyère commente ainsi la situation : « Nous trouvons à présent une femme qui a tellement éclipsé son mari, que nous ne savons pas s’il est mort ou en vie… »

Parisienne, Marie-Madeleine tient son propre salon, elle est ce que l’on appelle « une personne considérée », c'est-à-dire, influente ; en 1661, lorsque Henriette d’Angleterre devient la belle-sœur du roi, elle la suit à la cour ; Louis XIV l’a même fait monter dans son carrosse pour lui faire admirer Versailles.

« Mme de La Fayette est la femme qui écrit le mieux et qui a le plus d'esprit. » (Boileau)

C’est en 1659 que naît sa vocation littéraire, avec un portrait de Madame de Sévigné qu’elle publie anonymement dans un recueil rassemblé par Segrais et Huet. Cette  année-là, elle écrit La Princesse de Montpensier, roman à clés inspiré par l’aventure d’Henriette d’Angleterre et du comte de Guiche, et le livre obtient un grand succès, même si Madame Lafayette n’est pas sûre de son talent et demande à Ménage de le corriger. Son plus grand souci est de parvenir à cacher qu’elle en est l’auteur car il est inconvenant qu’une femme écrive...

« M. de La Rochefoucauld m’a donné de l’esprit, mais j’ai réformé son cœur. »


 A partir de 1665, Madame de Lafayette entretient une liaison amoureuse avec le duc de La Rochefoucauld, qu’elle connaissait depuis longtemps. En 1664, lorsqu’ont paru les Maximes, elle s’est indignée du cynisme du duc. Mais en même temps, cette façon de penser, semblable à sa propre philosophie, assez amère, la rapproche de l’auteur. Une seule lettre, datée de 1665, à Madame de Sablé, évoque ses sentiments pour le duc. Les contemporains ont épilogué pour savoir s’il s’agissait d’un amour platonique (selon Mademoiselle de Scudéry) ou d’une liaison amoureuse. Quoi qu’il en soit, les deux êtres se rapprochent par leurs goûts communs, leurs maladies respectives et leur philosophie désabusée.  « ... Rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié », écrira Madame de Sévigné à la mort de La Rochefoucauld, en 1680.




C’est en 1670.1671, qu’elle écrit Zaïde, roman espagnol, pour distraire la Rochefoucauld, qui est malade et aime les romans ; le succès est immédiat. Elle mettra ensuite six ans à écrire La Princesse de Clèves. Lorsque le roman paraît, en 1678, le public est choqué et déconcerté. Madame de Lafayette accorde tant de prix au secret qu’elle dément en être l’auteur. Elle ne le reconnaîtra que treize ans plus tard, dans une lettre à Ménage. 
Selon Hélène Merlon-Kajman, la parution de La Princesse de Clèves s’accompagne d’une « querelle du vraisemblable » ; la première était celle du Cid , il n’était pas vraisemblable qu’une fille épouse le meurtrier de son père ; la deuxième est celle de La Princesse de Clèves ; il n’est pas vraisemblable qu’une dame de qualité avoue à son mari qu’elle en aime un autre... La question a passionné les lecteurs au point que Le Mercure galant a publié une « question » dans son journal, en 1678, au sujet de la scène de l’aveu. L’aveu est considéré par certains comme un adultère spirituel, d’autres saluent le romanesque fictif de la scène ou son aspect sublime. Notons qu’il a été offert au duc du Maine, en 1675, « La chambre du Sublime », une miniature dans laquelle on a représenté les auteurs « conformes à l’esthétique du sublime » et que la seule femme présente y est Madame de Lafayette.




Une femme gouvernée par le secret

Tout est secret chez elle, elle publie anonymement, son nom n’apparaît jamais. A l’époque, c’est « déroger à son rang » que de se commettre dans les lettres… Est-ce pour cette raison que ses amis la surnomment « le brouillard » ? Dans tous ses livres, le secret est d'ailleurs un thème important, la divulgation de la vie intime peut être fatale dans le monde de la cour. Selon Laurence Plazenet, « c’est vrai que dans tous ses livres, le secret est un thème absolument fascinant, (...) un trésor, un moyen de pression sur autrui, une forme d’autorité, C’est aussi le seul espace privé qui existe. Il y a cette obsession du secret mais simultanément, tous ces personnages sont tragiquement en quête de vérité. ». Au fil des ans, la personnalité de Madame de Lafayette se dérobe ; au début de son mariage, elle écrit quelques lettres où elle explicite ses sentiments ; à la parution de La princesse de Montpensier, elle confie sa joie de la publication. Mais ensuite, elle dissimule. Même à la mort de La Rochefoucauld, qui a joué un si grand rôle dans sa vie, elle ne donne aucun indice de ce qu’elle ressent. C’est par Madame de Sévigné qu’on apprend sa détresse à cette période. La mort de La Rochefoucauld va d’ailleurs engager Madame de Lafayette dans un mouvement de conversion religieuse.

Selon Philippe Sellier, on trouve des traces des Pensées de Pascal, parues en 1670, et que l’écrivaine admire, dans l’ouverture de La Princesse de Clèves quand elle donne des exemples de « divertissements » de la cour d’Henri II ; ce sont tous les exemples fournis par Pascal : « Maintenant, ce qui la rapproche évidemment de Pascal, c’est surtout tout l’aspect augustinien. Pascal est un grand théologien augustinien, et Madame de La Fayette a une conception des amours humaines extrêmement sombre. L’amour est une passion qui conduit à la folie, qui est meurtrière, qui fait mourir le Prince de Clèves, et qui laisse les êtres calcinés. »

Une Précieuse qui trouve l’amour « incommode »

A dix-neuf ans, elle écrit à Ménage : « Je suis si persuadée que l’amour est une chose incommode que j’ai de la joie que mes amis et moi en soyons exempts ». Madame de Lafayette a une réputation de froideur, bien qu’elle s’en défende. Sa physionomie un peu virile éloigne les galants  et elle tient à sa réputation de dignité et de vertu. Cependant, un des drames de sa vie est de ne pas être belle ; elle conquiert par l’intelligence et la culture mais pas par le physique.

Marie-Madeleine Pioche de la Vergne comtesse de La Fayette, portrait conservé à Chambord
« De toute façon, elle ne sera jamais la très belle jeune fille devant laquelle tout le monde est en admiration. Ce sont les esprits qu’elle conquiert, par l’intelligence, par la culture. C’est assez visible dans le portrait : le regard est très profond et intelligent. Les paupières sont un peu affaissées, ce qui leur confère une espèce de pénétration », commente Laurence Plazenet.

Elle est donc une Précieuse, c’est ainsi que Scarron la surnomme ; le témoignage de deux voyageurs hollandais la classe parmi les « Précieuses de haute volée », à l’instar de Madame de Sévigné ou Mademoiselle de Scudéry.

Selon Philippe Sellier, une Précieuse est une femme qui « se donne du prix », qui refuse d’être comme le commun des femmes. Cela leur attire des satires car elles sont jugées arrogantes. Mais ce sont des intellectuelles, cela correspond à la naissance des femmes de lettres, c’est la première fois que « les femmes font irruption sur la scène littéraire, collectivement ». Il s’agit donc d’une « rupture culturelle » fondamentale, entreprise avec Madame de Rambouillet, dont toutes les grandes Précieuses ont fréquenté le salon. La première caractéristique de la Préciosité est donc cette revendication de singularité supérieure. 

La deuxième est « d’être galante sans aimer les galants », phrase qui a été appliquée à Madame de Rambouillet ; être galant au XVIIe signifie exceller dans toutes les séductions de la vie, être une femme accomplie, avec ce que Mademoiselle de Scudéry appelle « un esprit de choix »; mais elles n’aiment pas ceux qu’elles appellent les « mauvais galants » et une partie d’entre elles refuse la sexualité, considérée comme triviale ; pour elles, le rapport entre hommes et femmes le plus réussi est une tendresse amicale. Cela explique le rapport de Madame de Lafayette à La Rochefoucauld, énigmatique pour nous. Ils se voient tous les jours pendant quinze ans, ils sont voisins mais on ignore quelle a été exactement la nature de leur relation.

Le scénario des romans est souvent approchant : dans La Princesse de Montpensier, La Princesse de Clèves et La Comtesse de Tende, une femme mariée à un homme qu’elle estime mais n’aime pas, s’éprend d’un autre. Sa vertu et sa réputation lui défendent de céder. Mais dans les trois cas, au fur et à mesure des années qui passent, on s’éloigne de plus en plus de l’amant et on renonce à l’amour.

Une femme de tête et une femme d’affaires

Après son mariage, quand elle part s’établir en Auvergne, elle prend en main le sauvetage de l’héritage de son époux, grevé de dettes. Douée pour la procédure, elle s’occupera aussi des procès de son oncle. Plus tard, elle règlera les affaires de son ami La Rochefoucauld et lui fera gagner un procès. A la mort de son époux, en 1683, elle engagera même une procédure contre ses deux fils pour gérer la succession  afin d’éviter ainsi la dispersion du patrimoine ! Car ses deux fils ne lui ressemblent pas : l’aîné, Louis, entré dans les ordres, ne se prive pas de faire des dettes ; le cadet, militaire, affectionne les plaisirs de la cour et fait scandale pour ses frasques ; quand il se mariera, Marie-Madeleine lui cèdera la fortune familiale mais en gardera prudemment l’usufruit. Selon Laurence Plazenet, « elle a deux fils qui semblent être un peu des nigauds, et elle fait tout ce qu’elle peut pour essayer de leur assurer un statut social solide. C’est manifestement une grosse pointure. Aujourd’hui, elle serait ministre… enfin, si elle trouvait que c’est assez intéressant pour elle. »
On peut dire que son premier souci  était de faire carrière et d’assurer un avenir à ses fils. 
« Jamais femme, sans sortir de sa chambre, n’a fait de si bonnes affaires, affirme Madame de Sévigné… Elle a cent bras, elle atteint partout. »  Elle a même participé à des intrigues politiques avec Madame Royale, duchesse de Savoie et Princesse de Piémont,  descendante d’Henri IV. Certains la décrivent intéressée ; quoi qu’il en soit, il est certain qu'elle aime l’intrigue et l’argent.

Une dame mélancolique et solitaire

Elle écrit à Ménage en 1691 qu’elle est accablée de mélancolie, au point qu’il ne la reconnaîtrait plus ; puis, en 1692 : « Je suis toujours triste,  chagrine, inquiète sachant très bien que je n’ai aucun sujet de tristesse. Selon Laurence Plazenet,  sa mélancolie est refoulée ; elle était animée d’un tempérament ardent qu’elle réserve à la littérature et à la fiction, bien que Madame de Sévigné la surnomme « la raison ». 
Finalement, Madame de Lafayette n’aime rien tant que le repos à la campagne. Au fur et à mesure que les années passent, elle a tendance à se replier sur elle-même. S’éloignant de la cour, elle reçoit ses amis dans son hôtel de Vaugirard, où elle est née et passera une grande partie de sa vie. Madame de Sévigné écrit que son jardin est un des plus jolis de Paris, avec des jets d’eau, des massifs de fleurs et des orangers.

Photo sur le site Terre des écrivains

L’été, elle part se réfugier dans son château de Joinville-le-Pont, « Le Parangon », où elle reçoit ses amis et a écrit La princesse de Clèves.


Madame de Lafayette a une santé fragile. Elle a contracté « la fièvre tierce », c'est-à-dire le paludisme, et souffre de crises de fièvres. « Le manque de santé est le seul véritable malheur de ma vie » confie-t-elle dans une lettre. Madame de Sévigné écrit que Madame de Lafayette avait raison de s’enfermer et de ne plus vouloir sortir de sa maison à la fin de sa vie car elle souffrait trop.

La dernière partie de son existence a donc été assombrie par la mort de La Rochefoucauld en 1680 et par la maladie. Pour échapper à la mélancolie, elle se tourne vers les récits historiques et écrit  l’Histoire de madame Henriette d'Angleterre, première femme de Philippe de France, Duc d'Orléans, et les Mémoires de la cour de France pour les années 1688 et 1689, qui seront publiées après sa mort, de même que son roman La Comtesse de Tende.

Elle meurt d’une maladie de cœur le 25 mai 1693, à Paris, à l’âge de 59 ans. Il ne reste aucune trace dans l’église Saint-Sulpice, où avaient eu lieu ses funérailles et où elle avait été inhumée, de sa tombe, détruite pendant la Révolution.

Un siècle plus tard, Voltaire dira d’elle dans Le Siècle de Louis XIV : « La Princesse de Clèves et sa Zaïde furent les premiers romans où l'on vit les mœurs des honnêtes gens et des aventures naturelles décrites avec grâce. Avant elle, on écrivait d'un style ampoulé des choses peu vraisemblables. »